L'appel
Il est des jours où l’on aimerait rester couché.
Ce matin d’hiver, il faisait encore nuit, j’avais ouvert un œil, blotti dans la chaleur du lit. Je profitais de cet instant de calme. Il n’était pas tout à fait l’heure. La lumière des réverbères, à travers les persiennes, baignait la pièce d’un halo doré.
J’adore ce moment. Petit enfant, replié sous l’édredon, j’attendais bien à l’abri, le lever du soleil. Dans la pénombre finissante, j’imaginais les jeux de la journée à venir. Aujourd’hui encore, c’est un moment béni.
Ce matin-là, Isabelle respirait d’un sommeil paisible, sa chaleur discrète m’assurait de sa présence. En tournant la tête, je pouvais admirer son ventre rond. Elle portait notre enfant, le second.
Dans sa chambre, Benjamin, notre aîné, dormait toujours. L’apprentissage de la marche lui faisait passer des nuits tranquilles. Il rêvait peut-être déjà à Noël, si proche.
Nous étions prêts. Nos cadeaux, soigneusement emballés, rassemblés dans de larges sacs, que nous apporterions chez nos parents, le jour venu, pour conjurer en famille les courtes journées de l’hiver.
La veille, nous avions fait l’amour. Un long moment, délicat et sensuel, nous laissant nous endormir engourdis de bonheur. Alors qu’elle était assidûment plongée dans le sommeil, j’aimais respirer son odeur douce et sucrée. Pour qu’elle ouvre les yeux en douceur, j’avais coupé la cloche du réveil. Avant de partir travailler, je voulais savourer cet instant.
Mais, juste après sept heures, une sonnerie retentit : le téléphone ! Je bondis hors du lit. Une erreur sans doute, il faut stopper ce bruit et les laisser dormir ! J’arrive dans l’entrée. Je décroche le combiné. Je grogne « Allo ! » Une voix que je connais ? Oui, c’est elle. Agitée, elle décoche les mots comme des flèches. Tout juste éveillé, je prends sur moi le flot de la réalité. Mon corps a entendu « Pierre » et il a compris, il tremble. Ma conscience bousculée réalise lentement.
Au ton de la voix, à sa détresse, j’en suis pourtant sûr ! Rien n’a été dit, mais : il est mort ! Sur la route, revenant du travail, un alcoolique lui a barré la vie. Isabelle sommeille tranquillement, son père n’est plus.
Ma gorge se noue, mes jambes chancellent, je m’appuie contre le mur. Je bafouille quelques mots. « Oui, nous allons venir. Oui, maintenant, dès que nous serons prêts. Elle dort, je vais lui dire ». Je raccroche abasourdi.
L’appartement est calme, rien ne bouge, les images tournoient dans ma tête. Je maudis cette voix qui me laisse seul. Je maudis de m’être levé. Les minutes s’égrènent, et je l’entends. Elle vient. Elle est devant moi dans sa robe de chambre, Sa voix, enrubannée de sommeil, me demande : « qui c’était ? ».
Pensant à cet instant lointain, je ressens encore la douleur indicible d’être devenu un messager funeste. Mes souvenirs se troublent. Les questions me hantent. Qu’ai-je fait ? L’ai-je prise dans mes bras ? Me suis-je accroché à elle ? Quels mots ont pu sortir du fond de ma gorge ? Comment me faire pardonner de lui avoir annoncé cette nouvelle ?
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