17 heures, déjà 17 heures, cette réunion n’en finit pas ! Dehors, le ciel londonien est balayé par des giboulées de mai. Le taxi doit m’attendre. Ce n’était vraiment pas la peine que je vienne aujourd’hui ! Je suis furax. Pourtant Peter me l’avait assuré : « Il n’y a que deux ou trois détails techniques à valider avec toi avant la signature ». Si au moins ils étaient d’accord entre eux ! Il m’est impossible de satisfaire des demandes contradictoires. Allez Peter ! Explique-leur, je dois prendre ce taxi ! Si nécessaire, je peux revenir semaine prochaine. Ah ils ne peuvent pas ? Pas avant un mois ! Ah oui pour des gens pressés…
Intérieurement, je suis exaspéré. Peter va m’entendre, là je n’ai pas le temps, mais lundi ça va barder. À mon regard, il a compris. Dix minutes et il me libère. Je dis au revoir poliment et me rue en trombe sur l’ascenseur. Le bouton clignote. C’est long. Pourquoi une salle de réunion en haut de la tour ? Déjà cinq minutes, la porte coulisse, j’entre, nerveux. L’air, confiné, tiédit à chaque étage. L’omnibus, j’ai choisi l’omnibus ! Encore un arrêt, au premier ! Laisse la porte se fermer ! Tu aurais pu descendre à pied, pour faire fondre ta graisse !
Je débarque, dernier. Dans le hall, ça grouille, mais dans la rue, pas de taxi, rien. Panique, je me rue sur la réceptionniste. Non elle ne sait pas. Il devait être là, pour Heathrow. Elle appelle la compagnie, il arrive dans dix minutes. Je n’aime pas ça ! Je fais les cents pas, les employés défilent indifférents. Je guette, des minibus, d’autres voitures, mais rien pour moi. Ah si, le voilà, mais le chauffeur n’a pas l’air bien vif.
Qui va lentement va sûrement, mais j’aimerais bien être au mariage de ma fille, demain ! Je garde ma sacoche, inutile d’ouvrir le coffre, ne perdons pas de temps. Allez démarre ! Je suis tendu, impossible d’apprécier la douceur et l’odeur de ce cuir noir. Je reste rivé sur le téléphone. Google indique encore quinze minutes avant l'arrivée à l’aérogare. Je refais mentalement les calculs : quinze minutes de trajet, plus trois minutes pour régler le taxi, plus cinq minutes pour l'enregistrement, plus quinze minutes pour passer les contrôles de sécurité. Je tente de me rassurer, j’ai encore vingt minutes de marge avant l’embarquement… Si le taxi continue à rouler.
Ça y est, j’aperçois l’aérogare à l’horizon. Le trafic est dense, les voitures s’agglomèrent, nous stoppons. Tout est bloqué. Un accident ? Un attentat ? Ou simplement la cohue du vendredi soir ? Merde ! Quel con ! Je n’aurais jamais dû accepter cette réunion ! Je règle en vitesse et je m’extrais de l’habitacle, maudites giboulées. Le bâtiment est loin. Un panneau, un mile ? Je presse le pas, la valise crisse, je double, je bouscule. Sur la chaussée, ça roule de temps en temps, au pas, quelques secondes, le taxi est loin derrière. Je suis trempé dessus, transpirant dessous. La colère me stimule.
Devant le hall, les bagnoles déversent, au compte-goutte, passagers et bagages. À l’intérieur, l’odeur embuée de la foule amorphe. Je trace vers une borne d’enregistrement libre, elle est en panne. Je trépigne en attendant mon tour devant sa voisine, blindée. Allez vite, vite ! Ça y est, je l’ai. Dix minutes avant l’embarquement, j’espère qu’ils auront du retard, il y a toujours du retard.
Je monte quatre à quatre l’escalier mécanique. En haut, c’est plein ! Deux agents de sécurité gèrent l’entrée dans la queue. Je montre ma carte, dix minutes, j’ai dix minutes ! Rien à faire, pas de coupe-file. Je piétine et je bouillonne. Le labyrinthe m’a englouti et me digère lentement. J’entends l’annonce, l’embarquement commence. J’ai la chair de poule, j’ai froid sous les néons blafards. Enfin, j’entrevois les machines.
J’entends le premier rappel. Je suis demandé à la porte 26. J’y suis presque, j’ai tout enlevé, ceinture, chaussures, veste. Déposés dans les casiers sur le tapis. Je suis ridicule et je tremble. Ma fille, je dois rentrer pour elle, allez, allez ! Le tapis stoppe, plus d’écran. La poisse totale ! La machine a disjoncté ! Une éternité commence, l’opérateur remet sous tension, je suis figé.
J’entends le dernier rappel. Vite se rhabiller ! Foncer ! Là, à gauche, porte 20, je cours, je vais l’avoir. Porte 18, zut ! C’est le mauvais côté. Panique, demi-tour, où suis-je ? Là une flèche, portes 24 à 30, ce n’est pas possible ! Ce couloir n’en finit pas ! Je galope, à bout de souffle, portes 24… 25… 26. Oui, une hôtesse est là.
C’est clôturé. Non, elle ne peut rien faire, le bus est parti et la passerelle relevée. Elle est désolée et je suis désespéré. C’était le dernier vol pour Marseille aujourd’hui. Manqué, je l’ai manqué, il me faut une solution, vite, le comptoir de la compagnie !
Je déboule, à l’envers, peine perdue, du monde toujours du monde. Sur mon téléphone, je consulte les trains, mais rien de disponible ce soir, et demain, j’arriverai trop tard. L’attente est interminable, j’espère une place sur le premier vol. Il arrive à 10 h 50. Je peux être à la maison vers 13 h, juste deux heures avant la mairie. Allez plus qu’une personne !
Enfin mon tour, elle pianote, c’est plein, pas de place et la file d’attente sans espoir. Je sens la boule dans mon ventre, elle remonte, je ne peux rien répondre. Elle m’inscrit sur le vol de 12 h 30. J’ai un billet de retour mais c’est râpé.
Trente minutes que je suis prostré sur ce siège. Je devrais être arrivé à Marseille. Je n’ai pas encore eu le courage de trouver une chambre pour la nuit. Il faut que j’appelle, pour leur dire. Je frissonne, foutue vie, je vais rater le mariage de ma fille. Tout ça pour gagner ma croûte et courir après des chimères. Je n’aurais pas dû accepter ce rendez-vous. Ce contrat n’était qu’une illusion. Les gens pressés n’ont pas de vie.
Voûté, je regarde le téléphone dans ma main. C’est l’heure. Je dois la prévenir. Elle va s’inquiéter de ne pas me voir arriver. J’ai honte, comment va-t-elle le prendre ?
Soudain, l’appareil vibre, un appel. Gérard ? Je décroche. Il semble surpris. Oui c’est bien moi. Il semble soulagé. Que se passe-t-il, mon fils ? Maman vient de t’appeler ? Comment ? Mon avion s’est crashé ! Je nage entre deux eaux, je refais surface, épuisé, j’éclate en sanglots. Oui, je suis toujours à Londres, en vie !